« Comment ça va? » La réponse du millefeuille

Small talk ou question authentique?

« Ca va? », « Comment ça va? » ou « Ca va bien? » est une question particulière à recevoir.

Elle demande d’abord de jauger si la personne use d’une formule de politesse sans désir de réponse (fonction phatique du langage, qui permet d’établir un lien social sans vraiment communiquer un message, moi j’appelle ça les checks d’antennes de fourmis) ou si c’est une interrogation sincère, qui ouvre un espace de communication sur des thématiques fortes, éventuellement émotionnelles.

Elle oblige ensuite à déterminer ce qu’il est acceptable de dire ou non dans le contexte de cette relation, à cet instant T. Sinon c’est la rupture de pattern assurée. J’avoue que je le fais parfois exprès, par ras le bol du jeu social et par jeu personnel.

Enfin, il y a l’envie de se livrer sur les différents sujets importants de la vie ou plutôt de passer la main vite fait par le « oui et toi? » habituel.

Une toute petite question, si fréquente, cache en fait un sacré noeud de complexité!

Au-delà de la complexité sociale, que signifie aller bien?

Passons l’étymologie (et les histoires de transit) pour nous concentrer sur l’acceptation contemporaine du « Ca va ».

Ca va quand il n’y a pas de gros problèmes de boulot, d’argent, de santé, de proches, de logement, d’amour, de création… ca va quand les points importants dans la vie tiennent le coup, quand on est à l’aise physiquement et psychologiquement.

Mais quand il y a une défaillance notable dans l’un des points chers à notre survie ou à nos coeurs, est-ce possible que « ça aille » (la conjugaison du verbe aller est poétique, je me fais plaiz) ou est-on condamné·e au « je fais aller » ou à « c’est galère »?

L’ombre de l’opprobe

Dans notre culture occidentale, il est admis que face à une catastrophe (deuil, agression, accident, maladie, séparation, perte d’emploi…) l’on soit abattu, morose, trainant.

Parfois, pour un temps, c’est évidemment le cas. Cent pour cent de fracas.

Mais pourquoi ne pas encourager l’apparition de bulles de bien-être et de joie au milieu d’un marasme, plutôt que de les frapper des foudres sociales? Aller danser en plein deuil? Et pourquoi pas? Jouir pendant la chimio? Et pourquoi pas? Visiter un chouette pays quand on a perdu son logement? Et pourquoi pas? Pourtant, la morale guette. Le « C’est que ça ne va pas si mal que ça finalement » juge. L’opprobe étouffe les moments d’oxygène. Il est honteux de rire et de s’amuser quand il y a malheur. C’est que la douleur est fausse. Qu’il y a tromperie. Il s’agit de montrer que l’on est en deuil, que l’on est malade, que l’on est en grande difficulté financière, que l’on a le coeur brisé… surtout ne pas semer le doute par des instants de lumière.

Une autre représentation: le millefeuille

Celleux qui suivent mon travail savent qu’enfiler ses croyances est l’un de mes outils phares. Cette représentation vient de mon histoire personnelle et je la partage volontiers en séance, car elle est aidante.

Si j’ai la croyance que ce qui plombe (tristesse, colère, anxiété, épuisement, etc) lors d’une catastrophe prend toute la place et qu’il faut des mois – voire des années – pour sortir du sombre et ressentir à nouveau de la légèreté, je mettrai bien plus de temps à retrouver des moments de rire, de plaisir, de quiétude… que si j’imagine l’existence millefeuille.

Au « Comment ça va », s’il est authentique et non phatique, que j’ai envie de répondre et que le contexte s’y prête selon mes propres critères (souvenons-nous de la boule de complexité), je réponds souvent « Ca dépend des moments ».

Cette petite phrase semble anodine et pourtant. Si l’on m’encourage à continuer, j’ouvre le millefeuille.

A l’instant T où je réponds à la question, mon attention est porte sur différents élements, extérieurs et intérieurs.

Par exemple: je suis exaltée par la conférence que je viens d’écouter / je me sens joyeuse de croiser, à la sortie, cette personne que je n’ai pas vue depuis longtemps et qui me sourit / je me sens anxieuse d’être approchée trop près par surprise car il se peut que dans cet endroit je connaisse pas mal de monde et j’ai peur de ne pas avoir le temps de dire que je ne fais pas la bise et que donc je sois mise en danger par une embrassade non consentie vu mon immunodéficience / je suis habillée trop chaudement pour la température ambiante et je crains que ça déclenche une bouffée de chaleur / j’aimerais discuter aussi avec une personne que j’ai entraperçue et je crains de la manquer / je me concentre sur la question pour faire un résumé de ce que je veux bien partager / ça me fait remonter un blob car je dis que c’est le jour de l’anniversaire de la mort de mon frère / … Mon attention n’est en revanche pas portée directement sur une problématique qui reste masquée dans ce contexte (perte de documents informatiques qui me contrarie très fort) ni sur mes relations amoureuses ni sur un tas d’autres dimensions de ma vie.

Mon état, déclenché par la question, est un millefeuille dans un moment particulier, avec des calques plus ou moins proches de la surface et plus ou moins opaques.

Ma réponse pourrait alors être « Là, maintenant, ça va bien, je suis très heureuse de te voir et aussi d’avoir participé à cette conférence, bien qu’un peu anxieuse du va et vient autour pour ma santé. Ca te dit que l’on sorte? ». Je peux focaliser sur ces trois points, de façon authentique, et laisser les autres sujets nager en eaux profondes.

Ma réponse pourrait aussi être focalisée sur LE problème le plus récent et je répondrais « Ben là je suis dégoutée, parce que cet aprem j’ai perdu un disque dur et vraiment ça me… ». En le développant, ce sujet absorberait tout le focus.

Il se peut aussi que la personne fasse poper un sujet par sa seule présence. Si l’on a parlé de nos relations respectives lors de notre dernière entrevue par exemple.

Ou qu’elle pose directement une question, qui appuie sur un problème (parfois avec grand entêtement car certain·e·s se nourrissent de cela) ou qui appelle un élément lumineux (il y a des personnes qui font focaliser sur ce qui fait du bien, soit pour amener de la lumière pour l’autre, soit par évitement des problèmes).

Bref, ça libère de conscientiser que la partie la plus visible du millefeuille est mise en évidence par l’attention et qu’il est possible d’en changer tout en restant authentique puisque les autres feuilles sont aussi des parties de mon existence.

J’ai le droit de me focaliser sur un élément qui me fait du bien et de recadrer mon interlocuteur·isse si iel s’entête à vouloir choisir le sujet le plus plombant.

J’ai aussi le droit de choisir le sujet le plus plombant en prévenant que je fais un résumé et que l’on passe ensuite à autre chose car j’ai envie de passer du bon temps.

J’ai aussi le droit de demander le consentement pour m’étaler en long et en large avec émotion si j’en ai envie ou besoin.

Note de bas de paragraphe importante: consentement pour faire la bise, consentement pour poser une question personnelle, consentement pour amener beaucoup d’émotion et du lourd dans une conversation.

Des bulles de lumière

rêve éveillé. hypnose. daydream. accompagnement inclusif. thérapie féministe. Marie Lisel.